| Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs les Parlementaires,
Aujourd’hui, je viens vous présenter ma conviction
de Ministre de la santé. Et ma conviction c’est qu’il
faut interdire de fumer dans les lieux publics le plus vite possible,
dès le début de l'année 2007. Chacun s’accorde
à reconnaître que le statu quo n’est plus possible.
En effet, comme en matière de sécurité routière,
les comportements évoluent, et cette décision est
très attendue. Par ailleurs, la loi de 1991 et son décret
d’application sont mal appliqués et ne suffisent plus,
M. Evin le reconnaît lui-même. Il faut dire que ce texte,
novateur à l’époque, ne pouvait pas tenir compte
de faits nouveaux : ce qui était davantage un problème
social est désormais un problème et un enjeu de santé
publique. Oui, la médecine progresse et elle nous apporte
de nouvelles connaissances sur les conséquences du tabagisme
passif, autrefois mal connu. Le tabagisme tue des fumeurs et aussi
des non-fumeurs.
C’est donc l’affaire de tous de protéger les
non-fumeurs, de mettre fin à la cohabitation forcée
entre fumeurs et non-fumeurs, de protéger les salariés
et les clients, mais aussi d’aider ceux qui souhaitent s’arrêter.
Mais cette décision, si elle est ambitieuse en termes de
santé publique, devra être également réaliste,
pragmatique pour être réellement efficace, non seulement
applicable mais surtout appliquée. C’est pourquoi je
souhaite que nous nous déterminions sur les seules questions
qui demeurent, celle des adaptations. Jean-Louis Debré, Président
de l’Assemblée nationale, l’a bien compris lorsqu’il
a souhaité la mise en place de votre mission d’information
sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics : il est
nécessaire que le débat démocratique s’engage
sur l’ensemble de ces questions. D'ailleurs, le débat
s’est en quelques mois déplacé pour l’ensemble
de la société ; la question n’est plus
de savoir s’il faut interdire, mais quand et comment le faire.
I/ Vos travaux l’ont démontré,
la situation a changé, tant sur le plan scientifique que
juridique et social.
Rappelons-nous les débats autour de la Loi de 1991, qui
portaient plus sur la question de la publicité et plaçaient
la séparation entre fumeurs et non-fumeurs sous l’angle
de l’éducation à la santé. Rappelons-nous
aussi combien les méfaits du tabac sur la santé étaient
peu connus, pour les fumeurs et surtout pour les non-fumeurs exposés
à la fumée.
En la matière, la science a progressé ; il est normal
que la politique de lutte contre le tabac connaisse des avancées
continues, progressives, en rapport avec ce que nous savons. Ce
que nous savons, et que nous ne savions pas au début des
années 1990, ce sont deux chiffres forts : le tabac tue 66
000 fumeurs par an, mais aussi 5 000 personnes victimes du tabagisme
passif ! Oui, on peut mourir du tabac sans fumer.
Tenant compte de ces nouvelles connaissances, nous menons depuis
2002 une politique volontariste. La hausse des prix, notre politique
de sensibilisation et de prévention accrues ont produit de
réels effets: ce sont 1,4 million de Français qui
ont arrêté de fumer en trois ans. Mais l’augmentation
de la consommation de cigarettes au début de l'année
2006, après une diminution de 30% depuis 2002 nous incite
à la vigilance, et surtout à mener une politique plus
active sur le tabagisme passif comme le Président de la République
nous y a engagé lors de la présentation de la deuxième
phase du Plan Cancer. Nous avons mené nos politiques de prévention
et de hausse des prix du tabac ; il est temps désormais de
franchir une nouvelle étape avec l’interdiction de
fumer dans les lieux publics.
Toutes ces données nous confortent dans notre premier
objectif : il s'agit bien de mettre fin à la cohabitation
forcée entre fumeurs et non-fumeurs.
Notre deuxième objectif, protéger les salariés,
est bien sûr une exigence de santé publique ; c’est
aussi de plus en plus une exigence juridique. Comme vous l’avez
souligné lors de vos travaux, le cadre juridique a profondément
évolué depuis 15 ans.
Les conséquences de l’arrêt du 29 juin 2005 de
la Cour de cassation sont importantes. Si un salarié fait
connaître à son employeur qu’il est mis dans
des conditions de travail telles que ses droits ne sont plus préservés
sur le plan de la santé et si l’employeur ne respecte
pas le droit du salarié à ne pas être exposé
au tabac dans l’entreprise, le salarié peut prendre
acte de la rupture ; cela revient à constater le licenciement
sans cause réelle ni sérieuse. Le salarié aura
obtenu gain de cause avec toutes les indemnités afférentes
à ce type de licenciement.
Les salariés fumeurs pourraient également être
désormais mis en cause par leurs collègues.
Enfin, la responsabilité de l’Etat a été
directement mise en cause dans un arrêt du Tribunal administratif
de Paris de 2006. Celui-ci reconnaît un préjudice moral
du fait de la carence de l'Etat à faire respecter la réglementation
relative à la lutte contre le tabagisme.
Ces données s’imposent à tous.
II/ L’interdiction est d’ailleurs attendue, très
attendue, par les Français.
Toutes les enquêtes d’opinion, régulières,
nombreuses, convergent : entre 70 % et 80 % des Français
sont favorables à une interdiction totale de fumer dans les
lieux publics et les fumeurs comme les non-fumeurs adhèrent
à cette idée. Mais seuls 40 % des Français
sont favorables à une interdiction totale, y compris dans
les restaurants, les discothèques, les bars et les bars tabac
[sondage IFOP/MAS de septembre 2006]. Plus de la moitié des
personnes interrogées est favorable à des aménagements,
et à un délai pour s’habituer à cette
mesure. Ces chiffres doivent être pris en considération
si nous souhaitons prendre une décision réellement
comprise et appliquée.
La consultation du grand public a aussi eu lieu sur le forum tabac
accessible sur www.forum.gouv.fr. Depuis le 31 mai, nous avons eu
4 mois de débats très riches sur l’interdiction
en général, mais aussi sur d’éventuelles
adaptations, avec près de 200 échanges par jour en
moyenne, et des pics de fréquentation qui ont saturé
par deux fois le serveur du SIG. Je voudrais vous faire part de
quelques messages d’internautes :
- « Parce que je ne supporte pas l’odeur du tabac, dois-je
me priver d’aller boire un coup au bistrot ou manger au restaurant
? » ;
- « C’est la même chose qu’il y a quelques
années, avec la sécurité routière :
certains automobilistes disaient : moi je ne mets pas la ceinture,
je roule à 180,... Depuis que des sanctions sévères
et régulières sont appliquées il y a beaucoup
moins d’infractions et surtout beaucoup moins de mort sur
la route ! » ;
- « Un aménagement des espaces publics, concerté,
laissant à tous la liberté de fumer ou de ne pas fumer
serait nettement plus en adéquation avec le principe de liberté.
L'idée de fumoirs pourrait le permettre. »
- « La situation entre fumeurs et non-fumeurs s’est
largement tendue sans que rien de sérieux soit fait pour
y remédier. A l’exagération des enfumeurs (ce
qui ne représente qu’une fraction des fumeurs), s’est
opposée l’intransigeance croissante des enfumés.
Il semble qu’en France, il faille qu’une situation devienne
extrême pour que quelque chose soit fait, mais à ce
moment là, le remède est drastique. Le balancier passe
d’une extrême à l’autre. »
- « C’est fou cet axiome comme quoi l’interdiction
de fumer dans les bars va définitivement enterrer la profession.
On a l’exemple étranger de l’Irlande, l’Italie,
certains états des Etats-Unis,... et a chaque fois il n’y
a pas eu de problèmes, bien au contraire. »
Ce forum m’a conforté dans une conviction : nous devons
interdire aussi pour mobiliser l’ensemble de la société
et déclencher une prise de conscience, comme cela a été
le cas pour la sécurité routière où
nous avons réussi avec succès à faire reculer
le nombre de victimes, le nombre de morts.
Il était également nécessaire d’écouter
tous les experts, de rencontrer l’ensemble des professionnels
concernés et des associations qui se mobilisent depuis longtemps
sur ce dossier. Le travail de cette mission d’information
me semble à ce titre exemplaire, avec la volonté d’avancer
sur les sujets qui préoccupent nos concitoyens par la concertation,
le dialogue et la transparence, préalables à toute
décision.
J’ai moi-même depuis un an mené une large concertation
: j’ai reçu des spécialistes, des responsables
d’associations comme d’organisations professionnelles.
Je peux vous dire que les esprits ont très nettement évolué,
surtout ces derniers mois : le principe de l’interdiction
n’est même plus remis en cause et certains syndicats
comme le SYNHORCAT (Syndicat national des Hôteliers Restaurateurs
Cafetiers et Traiteurs) se prononcent même pour l’interdiction
totale. D’autres comme les bars tabac souhaitent un délai,
alors que les représentants des casinos et des discothèques
sont plutôt soucieux de pouvoir obtenir des adaptations pérennes.
Je veux le redire : le principe d’interdiction n’est
plus aujourd’hui remis en cause. Les principaux acteurs de
ces secteurs d’activité ont compris le caractère
inéluctable de l’interdiction de fumer en raison notamment
de l’évolution européenne.
III/ Vous le voyez, vous le savez, à l’évidence,
l’interdiction s’impose ; mais le débat public
nous a montré que la vraie question aujourd’hui est,
plus que de l’acceptation de la décision, celle de
son applicabilité. C’est sur ce point que j’attends
beaucoup des conclusions de la mission d’information.
Je suis pour ma part pour une solution à la fois ambitieuse
et pragmatique. Je crois qu’il est nécessaire de réfléchir
à d’éventuelles adaptations pour que cette mesure
soit applicable et appliquée. C’est, je le pense, la
question essentielle. Celle du vecteur juridique, si elle est bien
sûr importante, ne vient qu’après.
L’étude des modèles étrangers se révèle
intéressante : dans tous les pays européens qui ont
changé leur législation, la question des adaptations
a fait l’objet de nombreux débats. Certains pays européens
comme la Norvège, l’Irlande ou l’Ecosse ont mis
en place une interdiction totale de fumer dans les lieux publics.
Demain, l’Angleterre, l’Irlande du Nord, la Slovénie
et la Lituanie le feront également. D’autres pays pratiquent
des adaptations. Ainsi la Belgique, la Suède et l’Italie
ont aménagé l’interdiction avec des pièces
fumeurs fermées, que ce soit dans tous les lieux publics
ou juste dans les lieux de convivialité.
Ces pièces fumeurs, hermétiquement closes et ventilées,
respectant des normes sanitaires très strictes. Aucune prestation
de service ne devrait être autorisée dans leur enceinte,
de manière à protéger tous les salariés,
même les salariés des entreprises de nettoyage de ces
espaces réservés, soumis aux mêmes normes de
sécurité. Ce type d’aménagement ne contredirait
pas les objectifs de santé publique, dans la mesure où
plus personne ne serait exposé à la fumée de
cigarette sans le vouloir. Salariés comme non-fumeurs seraient
ainsi protégés. Et je voudrais rappeler que permettre
les adaptations, ce n’est pas les encourager.
La question doit aussi se poser du périmètre des lieux
concernés. Vous avez soulevé lors de vos auditions
le cas particulier des lieux de convivialité. Dans la plupart
des pays européens, des dérogations ou des aménagements
sont prévus pour les restaurant, les bars, les bars tabac,
les discothèques et les casinos. Vous avez largement évoqué
le cas particulier des bars tabac, dont la situation est particulière
à deux égards. D’une part, ils sont caractérisés
par un lien contractuel de servitude avec l’Etat. D’autre
part, les bars tabac jouent un rôle important pour la vie
sociale sur l’ensemble de notre territoire. Mais il n’est
pas envisageable de faire une exception totale et donc définitive
ou alors il faudrait renoncer à vouloir protéger les
salariés. Ce serait aussi s’exposer pour les professionnels
à nombre de contentieux dont nous constatons aujourd’hui
l’émergence.
Se pose enfin la question du délai de mise en œuvre
de l’interdiction. Dans tous les pays européens qui
ont renforcé leur législation anti-tabac, un délai
de 9 à 22 mois a été laissé entre le
vote et l’application. Par exemple, un délai de 22
mois en Italie, et d’un an en Irlande, a été
laissé entre le vote et l’application. Aucun pays n’a
laissé aucun délai. Mais il faut rappeler qu’en
France cela fait déjà près d’un an que
le débat est sur la place publique : c’est pourquoi
je pense qu’une interdiction de fumer dès le début
de l’année prochaine est à la fois envisageable
et souhaitable, et qu'une progressivité peut être nécessaire
pour certains secteurs d'activité. Elle correspond également
au temps que nous souhaitons employer pour les campagnes d’éducation
à la santé et l’accompagnement à l’arrêt
du tabac. D’ores et déjà, depuis 2002, nous
avons mené 2 campagnes grand public par an sur les méfaits
du tabagisme. Et depuis 2004 nous menons des campagnes grand public
sur les méfaits du tabagisme passif : en novembre 2004, en
mai 2005 et en mai 2006. La prochaine est prévue pour novembre,
et il est évident que nous amplifierons ce mouvement en cas
d’interdiction dans les lieux publics. En effet, il faut renforcer
la sensibilisation et l’éducation à la santé
en parallèle de la mise en œuvre d’une telle mesure.
Interdire est certes efficace ; mais interdire en responsabilisant,
c’est mieux.
Afin de s'assurer de la mise en œuvre effective de ces mesures,
les contrôles et les amendes, pour les propriétaires
et gérants d’établissement comme pour les clients,
pourraient être renforcés.
Ce n’est pas cette approche répressive que je souhaite
favoriser, mais une approche globale de prévention et de
responsabilisation.
Nous souhaitons aussi accompagner l'arrêt du tabac pour les
fumeurs qui le désirent. C’est, avec la protection
des non-fumeurs et celle des salariés, le troisième
pilier de cette interdiction. Nous travaillons ainsi avec
l’Assurance maladie sur la question de la prise en charge
des substituts nicotiniques. Je souhaite également associer
les complémentaires santé, ainsi que les entreprises
qui font le choix d’aider leurs salariés, sur ce sujet.
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Je suis persuadé que l’interdiction
de fumer est attendue. Nous sommes, Mesdames, Messieurs les Parlementaires,
très attendus.
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