Point sur la
vaccination contre l'Hépatite B
Note de Gilles Brücker
Paris, le 30 septembre 1998
Note
A lattention de
Bernard Kouchner
Secrétariat dEtat à la SantéObjet : Vaccination contre lhépatite B et risque de complications demyelinisantes
Analyse bénéfice/risque du programme actuel de vaccination
Lors de la réunion du lundi 21 septembre tenue à lAgence du Médicament, plusieurs résultats détudes portant sur le risque deffets indésirables ou de complications survenues au décours de la vaccination contre lhépatite B ont été présentées.
Ces résultats ont fait lobjet de deux réunions au Secrétariat dEtat à la Santé au cours desquelles des analyses et des interprétations parfois divergentes ont été exprimées. Il est apparu quil serait extrêmement difficile dobtenir des résultats plus probants dans des délais raisonnables. Aussi faut-il sappuyer sur ces données disponibles en formulant diverses hypothèses prenant en compte la réalité de ce risque même sil nest pas démontré.
Afin dapporter une contribution au nom de la section des maladies transmissibles du Conseil Supérieur dHygiène Publique de France (CSHPF) et du Comité Technique des Vaccinations (CTV), nous avons procédé à une analyse bénéfice/risque concernant ce programme en prenant en compte les résultats des études et de la surveillance mise en uvre par lAgence du Médicament ainsi que les informations actualisées concernant la situation de lhépatite B en France (Groupe de travail : D. Lévy-Bruhl, J.C. Desenclos, M. Rosenheim, M. Lequellec Nathan, D. Valla, G. Brücker).
Le problème que pose la stratégie de vaccination peut être scindé en trois éléments distincts :
1 - La vaccination des sujets adultes
- Cette vaccination nentre pas dans la stratégie à long terme de contrôle, à léchelon national, de lhépatite B en France.
- Elle ne doit être proposée, comme la souligné à nouveau en 1998 le CSHPF et le CTV, quà des sujets à risque. Ces groupes ont été précisément définis. La réalité des risques quils encourent justifient pleinement le maintien des recommandations à leur intention. Il ny a donc en la matière rien à changer, ni aux recommandations pour les sujets à haut risque ni aux obligations concernant les professionnels de santé.
- Il faut sans doute à nouveau insister sur le ciblage de la vaccination vis à vis des adultes réellement exposés au VHB.
2 - La vaccination des nourrissons
Les données de la surveillance nont révélé aucune complication chez les nourrissons depuis la mise en place en 1994 de la vaccination dans les premiers mois de la vie. Lexcellente tolérance de vaccin et la qualité de limmunité conférée plaident pour un maintien de ce programme qui répond à des objectifs, certes lointains de santé publique, mais qui constituent, sur le long terme, un espoir de maîtrise durable de lhépatite B.
3 - La vaccination des pré adolescents
La vaccination des pré adolescents, en particulier dans le cadre des campagnes scolaires, constitue le point le plus délicat de la réflexion. En effet des cas daffections demyelinisantes ayant été rapporté dans ces tranches dâge concernées, se posent à la fois les questions dimputabilité au vaccin et partant de maintien ou darrêt de ce programme. Les développements suivants visant à apporter un éclairage sur les bénéfices et les inconvénients des choix dans ce contexte.
1 - ANALYSE DU RISQUE DAFFECTION DEMYELINISANTE APRES VACCINATION
Nous avons considéré quil fallait nous situer dans la position du risque le plus élevé, en prenant comme hypothèse (bien que celle-ci ne soit pas validée) que les résultats présentés sont significatifs, cest-à-dire quil y a effectivement un sur-risque à développer une affection demyelinisante après vaccination et que le risque relatif chez les vaccinés se situe entre 1,4 et 1,8 (chiffres présentés dans les études en question).
Dans cette hypothèse retenue, nous devons mesurer combien de complications neurologiques sont effectivement attribuables au vaccin. En tenant compte du nombre daffections demyelinisantes rapportées par la surveillance dans la tranche dâge 10-12 ans, et en estimant quil peut y avoir une sous notification de 50 %, hypothèse assez élevée qui nous conduit à doubler le nombre daffections neurologiques. Dans ce cas le RNSP a calculé un risque attribuable au vaccin allant de :
- 0,15 pour 100 000 vaccinés pour un risque relatif à 1,4
à
- 0,24 pour 100 000 pour un risque relatif à 1,8
(Nous prenons en compte tous les événements neurologiques survenant dans les 6 mois suivant la vaccination).
En termes clairs, cela signifie que si nous vaccinons toute une classe dâge de 11 ans, ou toute une classe dâge de 6ème, nous aurions pour 800 000 enfants vaccinés chaque année :
Si RR 1,4 0,15/100 000 x 800 000 = 1,2 affections demyelinisantes par an
Si RR 1,8 0,24/100 000 x 800 000 = 1,9En dautres termes :
Dans lhypothèse la plus défavorable au vaccin, cest-à-dire validation dun surrisque entre 1,4 et 1,8 et sous notification des cas à 50 %, il y aurait de 1 à 2 affections demyelinisantes par an dans les tranches dâge 10-12 ans concernées par le programme scolaire.
2 - ANALYSE DU BENEFICE DE LA VACCINATON
- Nous utiliserons cette fois les données les MOINS FAVORABLES aux bénéfices estimés du vaccin.
- Nous calculerons les bénéfices attendus dans les tranches dâge 15-35 ans les plus exposées à linfection VHB selon le principe dune incidence du risque cumulé sur 20 ans.
- En prenant les données actuelles dincidence les plus faibles, environ 3100 cas dhépatites aigues par an, nous pouvons calculer une incidence moyenne de 6 cas pour 100 000 chaque année. Cette incidence moyenne est en réalité plus élevée chez les 15-35 ans, nettement plus exposés que le reste de la population.
- Si nous prenons notre cohorte de 800 000 enfants, cette fois non vaccinés, chaque année avec une incidence de 6 pour 100 000, il y aura :
800 000 x 6.10-5 = 48 hépatites aigues symptomatiques (mettons 50 hépatites).- Sur 20 ans en incidence cumulée, le nombre de cas sera 50 x 20 = 1000 hépatites
- Les différents experts ont confirmé que les hépatites symptomatiques sont environ 30 % de lensemble des infections VHB, ce qui permet destimer à environ 3000 infections le nombre dhépatites qui surviendront dans cette cohorte.
- Les complications liées à ces infections seront :
. hépatites fulminantes, 1 pour 1000 hépatites, soit 3 cas
. hépatites chroniques, 2 à 5 % des infections VHB (hypothèses basses), soit 60 à 150 hépatites chroniques qui donneront dans 20 % des cas, des
. cancers soit 12 à 30 cancers du foie.Au total en prenant ces hypothèses donnant un risque maximal pour le vaccin et un bénéfice minimal en terme de complications liées aux hépatites, on peut avancer que :
- si lon vaccine à 11 ans toute une classe dâge, on observe dans la pire des hypothèses 1 à 2 affections demyelinisantes imputables au vaccin ;
- si lon ne vaccine pas (et que lon ne vaccine plus ces enfants) il se produira sur 20 ans dans chacune de ces cohortes :
. 3 hépatites fulminantes,
. 60 à 150 infections chroniques cirrhogènes
. 12 à 30 cancers du foieOn peut émettre lhypothèse que, en labsence de la poursuite des programmes de vaccination, lincidence de la maladie aura tendance à remonter, rendant les risques de non vaccination plus élevés.
Il faut également prendre en compte que les risques dinfection VHB sont plus élevés dans les populations défavorisées exposées au VHB par les risques de la toxicomanie, et des relations sexuelles à haut risque (prostitution) et que, vis à vis de ces groupes à risque beaucoup plus difficiles à atteindre à lâge adulte, la vaccination dans lenfance constitue une forme daccès précoce et démocratique à la prévention.
Au total les éléments de la décision peuvent être résumés ainsi :
- Aucune étude na, à ce jour, démontré la réalité dun risque daffections neurologiques imputables à la vaccination contre lhépatite B.
- La concordance des résultats de ces études ne permet pas décarter de manière formelle un tel risque.
- Si lon accepte la réalité du risque, elle ne concerne dans tous les cas quune minorité daffections demyelinisantes rapportées sur lensemble des cas observés.
- En admettant la relation entre vaccination et maladie neurologique, se pose la question du choix de la stratégie vaccinale : vaccination individuelle uniquement sur les sujets à risque, tels quils ont été définis par le Conseil Supérieur dHygiène, ou choix du maintien, dans des conditions à préciser dune vaccination collective.
- La vaccination uniquement des sujets à risque ne fera pas reculer lendémie actuelle comme lont démontré les études épidémiologiques de 1990 à 1994.
- La vaccination collective pose la question du choix de lâge des vaccinés :
- nourrissons uniquement : aucun risque démontré
- pré adolescents :
. soit aucun risque si lon se fonde seulement sur la preuve statistique des résultats
. soit 1 à 2 complications neurologiques par an dans la classe dâge de 11 ans.7. gain 12 à 30 fois supérieur vis à vis dune affection mortelle du cancer du foie.
8. 1994, ne porte que sur 10 ans ; cependant la couverture vaccinale chez les nourrissons étant loin dêtre exhaustive, la question de cette vaccination à 11 ans se posera au delà de 2004.
Gilles Brücker
Président du Comité Technique des Vaccinations
et de la section " maladies transmissibles "
du Conseil Supérieur dHygiène Publique de France