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Les femmes victimes de violences conjugales, le rôle des professionnels de santé |
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LES DIFFICULTES RENCONTREES PAR LES MEDECINS ET
LES RAISONS DE LEUR RÉTICENCEEn dehors des études étrangères, deux études françaises récentes, malgré la taille relativement modeste de leur échantillon, apportent des renseignements intéressants sur le médecin face aux violences conjugales : la thèse de médecine de Cécile Morvant soutenue en mai 2000 et un article de Jean-Yves Chambonet et collaborateurs parue en septembre 2000. Elles montrent que certains médecins généralistes restent volontiers passifs face aux violences conjugales ou trouvent ces situations particulièrement difficiles à gérer.
Beaucoup de médecins sont inconscients de l'ampleur du problème et du fait que la violence peut s'exercer dans n'importe quel milieu sans égard à l'âge, la race, l'éducation, la religion, le statut marital, le niveau socio-économique. Beaucoup pensent que le phénomène est réservé à des couches de population défavorisée et ne peut atteindre leur clientèle. Ils ont tendance à s'identifier à leurs clientes d'autant plus volontiers qu'elles appartiennent à la même couche sociale et ont un mode de vie semblable.
Ils pensent que toute enquête est une intrusion dans la vie privée du couple et craignent d'offenser la patiente en posant certaines questions, au même titre que le médecin généraliste hésite à se renseigner sur la consommation d'alcool, de drogue ou la vie sexuelle des couples.
Ils expriment souvent un sentiment de frustration estimant qu'aucun remède n'est efficace dans de tels cas et que les perspectives d'amélioration sont faibles. Ils ont l'impression de ne pas pouvoir contrôler la situation. Ils sont découragés par la complexité du problème, l'attitude des femmes, leur réticence à se confier, leur ambivalence, leur refus de quitter leur compagnon ou de porter plainte, mais aussi par la fréquence des retraits de plainte qui les mettent en porte-à-faux et la difficulté d'agir sur le comportement de l'agresseur. Ils redoutent la réaction des familles qui leur reprochent d'être à l'origine de mesures qui les font montrer du doigt par le voisinage ou, pour les enfants, par les camarades d'école.
Ils ont le sentiment d'être isolés. Dans l'enquête de C. Morvant, 75,6% n'ont pas eu de contact avec les autres professionnels de santé qui s'occupent des mêmes patientes et 44,7% ne savaient pas si les patientes violentées avaient consulté d'autres structures sanitaires.
D'autres se plaignent du manque de temps car il en faut pour écouter et rassurer une patiente traumatisée. Il se plaignent d'avoir souvent à donner en urgence un certificat demandé par la police. Or, la consultation souvent longue ne peut se résumer à la rédaction précipitée d'un certificat. D'autres, enfin, ont tout simplement peur d'un scandale qui serait préjudiciable à leurs relations de confiance avec leur clientèle.
Les médecins craignent également des retombées judiciaires, d'autant plus qu'ils ne se sentent pas toujours soutenus par les conseils ordinaux départementaux. On doit reconnaître que, face à la loi, la situation des médecins est particulièrement délicate. Ils sont pris entre leur devoir de protection des patientes et les impératifs du secret professionnel, entre l'article 223-6 du code pénal et 44 du code de déontologie médicale sur l'obligation de porter secours et l'article 226-13 du code pénal et 4 du code de déontologie médicale prévoyant les punitions pour violation du secret professionnel, encore renforcé par l'article 97 de la loi du 15 juin 2000 sur les droits des victimes (voir supra).
Leurs réactions sont aggravées par le fait que nombreux sont ceux qui n'ont reçu aucune formation au cours de leurs études. Ils ne savent comment aborder le problème et prendre de bonnes décisions. Ils redoutent d'aggraver la situation avec des réactions inadéquates. 82% dans la thèse de C. Relhinger (1983) et 60,3% dans celle de C. Morvant (2000) se disent mal formés. Paradoxalement, les étudiants ne vont pas aux cours organisés par leurs doyens. Ce sont les médecins qui, installés et confrontés au problème, demandent des enseignements post-universitaires.
Parfois aussi les médecins ont une histoire personnelle de violence dont ils ont été les témoins ou les victimes dans leur enfance ou de sévices sexuels subis dans l'enfance, ce qui parait plus répondre aux médecins féminins que masculins, du moins aux Etats-Unis.
Enfin, certains mettent en doute les déclarations de la femme et disent n'avoir aucune raison de croire l'un plutôt que l'autre des protagonistes. On ne peut nier l'existence de couples qui entretiennent sciemment des relations sado-masochistes.
Dans l'étude de J-Y Chambonet et coll., 82% des médecins pensent qu'il s'agit effectivement d'un problème difficile, les difficultés étant dues, à leur avis, dans 61% des cas au comportement de la femme elle-même, dans 64% aux difficultés de l'exercice de leur métier, dans 34% au conjoint, et dans 30% à la lenteur de la réponse des partenaires sociaux.
A vrai dire, passivité et réticence ne se limitent pas aux médecins généralistes. Elles atteignent aussi d'autres médecins spécialistes : gynécologues-accoucheurs, chirurgiens, psychiâtres entre autres, ainsi que le personnel médical et infirmier des services hospitaliers qui a lui aussi du mal à appréhender ce phénomène de société.
Le résultat de ces craintes, en partie légitimes, et du manque de formation est que, si les médecins font effectivement des certificats dans 70 à 80% des cas, ceux-ci ne sont pas toujours correctement rédigés.
Les médecins ne font que peu de dépistage systématique (7 à 9%).
Ils ne recueillent pas toujours les données cliniques et les examens complémentaires dans leurs archives. Ainsi, 50,8% de médecins dans l'étude de C. Morvant n'avaient pas consigné les données de l'entretien et de l'examen clinique dans un dossier.
Ils ont tendance à gérer seuls le problème (70% des cas) en prescrivant des traitements symptomatiques : anxiolytiques, antidépresseurs, antalgiques, hypnotiques, qui atténuent les symptômes, mais enclenchent un véritable cercle vicieux.
Enfin ils ne donnent pas toujours les renseignements utiles que la femme attend (45% des cas dans l'étude de J-J Chambonet et coll.) et les orientent plutôt vers la police ou la gendarmerie que vers les associations ou d'autres confrères.
Toutes ces remarques ne doivent pas être interprétées comme des critiques envers le corps médical mais doivent servir à modifier l'enseignement donné aux médecins au cours de leur cursus ou lors de la formation continue ultérieure et à multiplier les informations qui leur sont nécessaires. La priorité est de les convaincre qu'ils occupent une position clé pour dépister les violences conjugales, conseiller les femmes, prévenir l'escalade de la violence et éviter les drames.